Peut-on tirer un livre intéressant d’une vie ennuyeuse ? Gilead de Marilynne Robinson raconte l’histoire du pasteur John Ames, un homme qui a passé presque toute sa vie dans une petite ville reculée, prêchant chaque dimanche et menant une existence modeste, répétitive, presque entièrement dépourvue de drames extérieurs. L’un de ses souvenirs les plus émouvants est un voyage effectué dans son enfance avec son père jusqu’à la tombe de son grand-père — un événement qui, dans un autre roman, ne serait peut-être qu’un épisode, mais qui acquiert ici la dimension d’une expérience presque fondatrice.

Le livre prend la forme d’une lettre écrite par le pasteur, vieux et malade, à son fils encore très jeune. Ames sait qu’il ne pourra probablement pas accompagner l’enfant pendant qu’il grandira ; il tente donc de lui laisser une sorte de testament spirituel : un ensemble de souvenirs, de conseils, de réflexions et de mises en garde sur la vie. La question reste pourtant la suivante : peut-on réellement faire d’une telle existence un roman intéressant ? Bien sûr que oui. La littérature a souvent prouvé qu’elle était capable d’extraire l’essence du quotidien, des petits gestes et des événements apparemment insignifiants. Il suffit de penser à l’Ulysse de James Joyce ou à À la recherche du temps perdu de Marcel Proust — des œuvres qui font naître, à partir d’expériences infimes, d’immenses espaces de mémoire, de conscience et d’émotion.

Le problème n’est donc pas que Gilead raconte une vie calme et peu spectaculaire. Il tient plutôt au fait que Marilynne Robinson — du moins à mes yeux — ne parvient pas à extraire de ce quotidien suffisamment de tension, de mystère ou d’énergie intellectuelle. Le personnage principal est un homme modeste, doux, religieux et prudent. On pourrait même penser, de manière quelque peu provocatrice, que sa prudence dans la vie découle de la conviction profonde qu’il faut mériter la vie éternelle par le pieux supplice de la monotonie quotidienne. Ames semble être un homme qui évite la vie davantage qu’il ne la vit. Il n’est ni un intellectuel remarquable, ni un aventurier excentrique, ni un personnage déchiré par des contradictions dramatiques.

On peut avoir l’impression que Robinson tenait beaucoup à écrire un livre sérieux et « important » — le genre d’ouvrage qui semble réclamer presque automatiquement une place dans les lectures scolaires. Or les lectures scolaires peuvent produire des effets très différents : elles ouvrent parfois l’esprit, mais deviennent parfois aussi une épreuve snob pour un lecteur qui sait qu’il est en présence de quelque chose de considérable, sans que ce quelque chose soit nécessairement vivant. Je ne prétends pas que Gilead soit dépourvu de valeur. Le roman contient de beaux passages, possède un rythme paisible et maintient avec cohérence le ton d’un testament spirituel. Le problème est que cette philosophie de la vie ne m’a pas emporté. Gilead est un roman consacré à une existence qui mérite peut-être le respect, mais dont je ne suis pas certain qu’elle mérite, sous cette forme, un roman.