Hydre — un récit à trop de têtes
Ce livre est une tragédie narrative. Il part chaotiquement dans toutes les directions. Les auteurs ne maîtrisent absolument pas la matière qu’ils ont rassemblée et qu’ils essaient de présenter. Le texte ressemble à une pâte molle que l’on écrase dans la main et qui s’échappe entre les doigts, sans ordre ni structure. Presque chaque phrase ouvre une nouvelle idée ou une nouvelle thèse qui, ensuite, n’est jamais développée. On a l’impression que les auteurs avaient devant eux une pile de fiches couvertes de remarques diverses et qu’ils les ont simplement assemblées en un texte, en les classant à peine, sans donner à l’ensemble ni fluidité, ni clarté, ni cohérence.
Le sujet, l’idée, le titre et la couverture sont — évidemment — extrêmement séduisants. Et pourtant, en paraphrasant le célèbre dicton, il faudrait peut-être avertir : « Ne jugez pas un livre à son titre ». Je ne sais absolument pas pourquoi les choses ont tourné ainsi. D’après ce que l’on peut lire sur les auteurs, ce sont des gens sérieux occupant des postes sérieux, mais peut-être que transmettre un savoir sous la forme d’un livre n’est tout simplement pas leur point fort. Après tout, personne n’est obligé d’être bon en tout. Ils sont peut-être excellents dans la recherche ou dans d’autres formes de travail universitaire et pédagogique, mais face à un texte suivi de grande ampleur, ils perdent manifestement le contrôle.
Malheureusement, ils sont deux, donc ils doivent prendre les coups tous les deux : comment pourrais-je savoir lequel est responsable de quoi ? Pour une publication d’une telle ampleur, ils ont probablement aussi bénéficié de l’aide d’assistants et de rédacteurs, mais ce sont bien leurs noms qui figurent sur la couverture et c’est donc à eux que revient la responsabilité de la forme finale de l’ouvrage.
Exemple typique : les auteurs construisent une sous-partie de, disons, six pages, puis, dans le dernier paragraphe, passent à une conclusion qui ne découle absolument pas de ce qui précède, ou seulement de très loin. Comme s’ils tenaient absolument à formuler une thèse importante sans avoir réussi auparavant à y conduire le lecteur par une progression logique et séquentielle. C’est pénible à lire.
Des chapitres entiers sont consacrés à l’analyse de citations bibliques — bon, j’avoue qu’au vu du titre, ce n’est pas exactement ce à quoi je m’attendais. Je ne sais même pas si l’on peut parler ici de potentiel gâché, car je ne suis pas certain qu’un sujet aussi vaste puisse réellement tenir dans une seule publication cohérente. Peut-être que la matière elle-même s’est rebellée et a lancé aux auteurs : « Vous ne passerez pas par ici ».
Les auteurs parcourent le temps et l’espace, sautant d’un continent à l’autre. On y rencontre des pirates, des esclaves, des domestiques, des aristocrates, des prisonniers, des prostituées, des marchands, des brigands, des évêques, des sectaires, des marins, des soldats, des coupables et des innocents. Le livre tente de donner une voix à toutes ces figures et d’attirer notre attention sur elles. Malheureusement — à mon avis — il n’y parvient pas.
Il m’est décidément trop facile de critiquer ce livre, alors que je préfère vraiment écrire des avis positifs plutôt que de descendre quelqu’un. Essayons donc d’en tirer quelque chose de bon. Bon… la couverture rigide. (Je plaisante :))
Le livre tente de décrire les débuts sanglants du capitalisme à partir du XVIIe siècle, ou plus exactement sa deuxième branche en pleine expansion — la première ayant été constituée par les républiques italiennes — à savoir le colonialisme atlantique et la traite des esclaves, replacés dans le contexte des conflits religieux de l’époque.
On peut certainement y apprendre que les personnages et les mouvements évoqués ont tout simplement existé. Le livre peut donc servir de point de départ à d’autres recherches. Quant au fait que l’époque était marquée par la terreur, l’arbitraire, le meurtre, l’exploitation, le travail inhumain et une violence omniprésente, tout lecteur ayant une connaissance même moyenne de l’histoire le sait déjà.
Une véritable qualité de l’ouvrage réside en revanche dans les gravures rares qui y sont reproduites en assez grand nombre. Et là — chose étonnante, wow — elles correspondent réellement au contenu des différents chapitres ! Et je crois que c’est à peu près tout.
Mes réflexions initiales sur la question de savoir s’il s’agissait d’un ouvrage scientifique ou de vulgarisation sont devenues, avec le temps, sans objet — précisément à cause des insuffisances de la narration. Formellement, il s’agit bien d’une publication académique, puisqu’elle répond aux exigences de ce type de texte.
Mais puisque l’édition polonaise a été publiée par Wydawnictwo Krytyki Politycznej, on pouvait tout de même s’attendre à un certain degré d’accessibilité. Je ne prétends pas que les livres de cet éditeur soient faciles, mais ce n’est pas non plus une maison d’édition strictement universitaire. Enfin… je trouve un peu triste qu’un sujet présenté de manière aussi séduisante dans le titre ait reçu une forme qui en rend la découverte si difficile.