Je me souviens de mon regretté ami qui, lorsque nous parlions de livres, me répétait : « Lis Anatole France. Lis Anatole France. » Et bien que cet écrivain soit longtemps resté sur le banc des remplaçants, il a fini, lui aussi, par être rattrapé par ma lecture.

Ce livre m’a immédiatement emporté !

Avant tout, il est écrit dans une langue belle, véritablement merveilleuse. Et face à un texte d’une telle qualité, même le fait que nous le lisions dans une traduction polonaise passe au second plan. Ce qui s’impose plutôt, c’est le sentiment d’avoir affaire à une œuvre intégrale de l’écrivain et du traducteur — achevée, autonome, complète, qu’il faut recevoir précisément comme un tout littéraire.

Les personnages qui apparaissent ici, même ceux issus des couches sociales les plus modestes, s’expriment dans une langue raffinée et colorée. J’oserais dire qu’il s’agit de cette fameuse « langue littéraire » dont on nous parlait à l’école, montrée ici dans toute sa splendeur.

Et c’est justement à cette question que je voudrais consacrer un peu de temps.

Je ne connais pas suffisamment le français pour identifier avec une précision satisfaisante les archaïsmes français, mais je crois que l’on peut distinguer ici comme trois couches linguistiques et culturelles.

1. Anatole France a achevé le roman en 1892. Les différences entre une langue vieille de plus de cent ans et la langue contemporaine sont faciles à remarquer dès que l’on compare n’importe quel livre écrit à la fin du XIXe siècle à un texte actuel. Nul besoin d’un vaste appareil philologique : l’oreille du lecteur suffit.

2. Bien que le français de la fin de siècle puisse déjà constituer une énigme non négligeable même pour un Français, France situe l’action du roman au XVIIIe siècle et recourt pour cela à un mécanisme d’archaïsation ou de stylisation historique — ajoutons : une archaïsation vue depuis la perspective d’un auteur de la fin du XIXe siècle.

Ce n’est pas sans importance, car la question même du vieillissement volontaire de la langue depuis la perspective de différentes époques historiques constitue un sujet de recherche fascinant. Né à la fois de la réalité objective et de la matière littéraire elle-même, ce procédé ouvre un espace où la langue devient un indicateur de la culture que nous pouvons rencontrer dans les pages du roman.

Pour moi — et aussi afin de rapprocher la forme narrative d’éventuels lecteurs de cette critique — ce livre ressemble à un croisement entre le Don Quichotte de Cervantès et le Manuscrit trouvé à Saragosse de Potocki. Nous y rencontrons donc toute une constellation de personnages colorés : sages, philosophes, savants, fripons, bretteurs, prêtres, moines, alchimistes, naïfs, gentilshommes emportés, jeunes filles légères, matrones respectables, ivrognes, libertins, aubergistes ou marchands. Toute cette assemblée, bien que présente dans des proportions inégales, est traitée par l’auteur avec une égale attention, une égale sollicitude et même avec amour. Les personnages sont émouvants, attendrissants, dignes de souci ou de compassion. Si l’auteur lui-même les aime, comment le lecteur pourrait-il ne pas les aimer et ne pas compatir avec eux ?

Bien que le roman possède de nombreuses qualités, la plus grande est pour moi l’énorme dose d’humour avec laquelle il a été écrit. S’il fallait le situer plus précisément sur le plan générique, nous aurions affaire à un roman #picaresque, #d’aventures, #philosophique et #romanesque. Ces quatre hashtags rendent le mieux son atmosphère. Quiconque apprécie de tels territoires y trouvera son bonheur. Et quiconque ne les apprécie pas — parce que, par exemple, l’intrigue amoureuse le rebute — devrait lire France d’autant plus, car une histoire d’amour traitée comme elle l’est ici pourrait bien le convaincre.

Outre sa dimension humoristique et aventureuse, l’intrigue comprend ce que j’aime le plus dans les romans : des digressions philosophiques, idéologiques et érudites. Tout cela est présenté avec la distance, l’élégance et la grâce nécessaires. Pas un instant nous n’avons l’impression que le livre tente subrepticement de nous endoctriner. Les disputes et les tirades de l’abbé Coignard constituent des passages magistraux de ce type de littérature. Une curiosité m’a semblé particulièrement proche : ma propre paroisse, placée sous le patronage de sainte Catherine d’Alexandrie, a, semble-t-il, une patronne qui n’a jamais existé, ce que démontre vigoureusement ce passage prononcé dans les termes savants de l’abbé Coignard : « Nicole Gilles* et Pasquier** écrivent qu’à l’heure de sa mort, sainte Catherine et sainte Marguerite apparurent à Jeanne d’Arc. Il est certain qu’elles ne lui furent pas envoyées par Dieu. Tout homme sincèrement pieux et tant soit peu instruit sait que ces saintes sont des inventions de moines byzantins qui, par leur imagination luxuriante et barbare, ont couvert de mauvaises herbes tout le martyrologe. »

* https://fr.wikipedia.org/wiki/Nicole_Gilles
** https://pl.wikipedia.org/wiki/%C3%89tienne_Pasquier

Le livre contient bien d’autres moments de ce genre. France joue avec l’érudition, mais montre en même temps que, pour ses personnages, l’histoire, la théologie, la philologie et la vie quotidienne constituent une seule grande matière de conversation.

La dimension historique du roman est elle aussi immense. Fait intéressant, nous n’y trouvons pas seulement l’époque de l’action, c’est-à-dire le XVIIIe siècle, mais aussi des périodes plus anciennes, constamment convoquées dans les dialogues : l’Antiquité, le Moyen Âge, la Renaissance, la tradition humaniste, l’histoire des hérésies, de l’alchimie, des bibliothèques et des savants. On pourrait dire que le roman nous ouvre un plus-que-parfait : un passé vu par les yeux de gens qui appartiennent déjà eux-mêmes au passé pour nous.

Mais c’est avant tout le monde du XVIIIe siècle représenté dans le roman qui nous offre une immense variété de détails culturels. Nous trouvons ainsi des descriptions de coutumes culinaires qui nous apprennent, par exemple, qu’en mangeant de la viande, les gens de l’époque jetaient les os dans toute la pièce, là où ils le pouvaient, parce que laisser sur la table des os rongés était considéré comme inconvenant et de mauvais goût ; qu’on mangeait toutes sortes d’oiseaux — des simples oies aux grives litornes, cailles, merles et alouettes (pauvres petits oiseaux) ; qu’on appliquait sur les cheveux ou les perruques d’énormes quantités de graisse et de poudre, laquelle tombait sur les épaules ou flottait autour d’une personne en mouvement ; qu’on tenait les pieds tournés vers l’extérieur, ce qui passait pour un élément d’élégance. Aujourd’hui, en regardant les portraits de l’époque, on peut précisément remarquer cette manière de poser. Nous découvrons également d’anciens jeux de cartes, auxquels les personnages jouent avec beaucoup d’ardeur : le piquet, le tarot de Bohême, l’hombre ou le lamber. Leurs règles paraissent extrêmement compliquées, et les personnages s’y perdent à tout instant avec un plaisir indicible. Le paysage culturel français ne saurait évidemment se passer des vins, des remarques sur les vertus de leur consommation, des méthodes de culture de la vigne et du soin apporté aux fruits. Tout cet arrière-plan délicieux de l’époque, pour peu que l’on accepte d’y entrer, devient une succession de portes accueillantes. Chaque détail constitue une contribution, une invitation, une introduction à l’exploration des cultures anciennes.

3. Le livre passe par le filtre de la traduction polonaise, et c’est sa troisième couche, à laquelle il faut accorder une attention particulière. La qualité de cette traduction saute aux yeux dès la première phrase. La critique littéraire connaît la notion de traduction dite « congéniale », c’est-à-dire d’une traduction qui devient une œuvre d’art autonome dans la nouvelle langue. Le traducteur polonais de La Rôtisserie de la reine Pédauque est Jan Sten. Sa traduction mérite assurément ce nom.

Qu’est-ce qui en décide ?

Anatole France écrivait dans un français particulier, stylisé à la manière du XVIIIe siècle — plein d’élégance, mais aussi de truculence. Mon intuition de dilettante en langues romanes est que Sten n’a pas traduit cette langue de manière mécanique. Il a plutôt créé son propre équivalent polonais de cette stylisation. Il a utilisé des expressions, des rythmes et des constructions de l’ancien polonais, grâce auxquels sa version sonne avec tant de naturel que l’on a l’impression de lire non une traduction, mais une œuvre originale écrite sur les bords de la Vistule. D’où des mots comme « zasromało », « kocz », « trybulacje » ou « pluderki », qui ouvrent à leur tour des territoires intéressants de l’ancienne culture polonaise. Bien que France ait eu de nombreux traducteurs, après avoir lu Sten j’oserais affirmer qu’une nouvelle traduction pourrait être quelque chose de bizarre, de futuriste ou de tout à fait catastrophique.

Je ne prétends pas qu’il ne faille jamais retraduire les classiques, mais dans ce cas précis, la barre a été placée extraordinairement haut.

On peut bien sûr chercher des informations sur Sten, mais un fait particulièrement significatif dans sa biographie est que la traduction constituait pour lui une activité secondaire, presque un loisir. Jan Sten, de son vrai nom Ludwik Bruner, était chimiste de formation, enseignant universitaire et auteur de travaux dans le domaine de la chimie. De ce point de vue, ce qui étonne n’est pas seulement la qualité de ses traductions, mais aussi l’énorme quantité de travail qu’il a dû y consacrer. Au cours d’une vie brève — il mourut à seulement quarante-deux ans — il eut le temps d’accomplir des choses véritablement impressionnantes. Un homme réellement polyvalent, génial et d’une puissance de travail titanesque.

Il est d’ailleurs fort regrettable qu’il n’ait pas eu le temps de traduire l’ouvrage très controversé de France sur Jeanne d’Arc. En Pologne, ce livre attend toujours son traducteur.

J’aime les vieux livres qui portent en eux leur propre histoire. L’édition que j’ai lue date de 1948 et contient, comme il convient aux livres anciens, une discrète décoration graphique. Chaque chapitre commence par une illustration. Leur auteur, selon l’éditeur, est Mieczysław Jurgielewicz. Ce nom m’a immédiatement fait penser à Irena Jurgielewiczowa, autrice de Ten obcy, un livre bien connu des années scolaires qui fut autrefois une lecture obligatoire en sixième classe. L’association s’est révélée juste : Mieczysław Jurgielewicz et Irena Jurgielewiczowa étaient mariés.

Mieczysław Jurgielewicz lui-même, né en 1900, était peintre et graphiste. Bien qu’il ait servi dans l’Armia Krajowa pendant la guerre, il réussit à traverser la période stalinienne et à faire connaître ses œuvres sur les scènes artistique polonaise et européenne. Mais c’est déjà le sujet d’un autre chapitre. En parcourant les œuvres de Jurgielewicz disponibles sur Internet, on remarque immédiatement son style caractéristique, fondé sur un trait vif et acéré, qu’il emploie également dans les illustrations de ce livre.

Le livre fut publié par la coopérative d’édition « Wiedza », liée à la tradition du Parti socialiste polonais. Entre la fin de la guerre et le début du réalisme socialiste dans la culture polonaise, elle réussit à publier un large choix de classiques remarquables. France, en raison de son engagement aux côtés de la gauche européenne, était pour les éditeurs communistes ultérieurs un auteur relativement sûr ; ses œuvres furent donc rééditées pendant toute la période de la République populaire de Pologne. Fait significatif, l’intérêt pour ce prix Nobel commença à diminuer nettement en Pologne après 1989.

Je ne vais toutefois pas examiner ici la force des convictions de gauche d’Anatole France lui-même, car ce texte ne porte pas là-dessus, mais sur un livre charmant dont j’espère que la description vous donnera envie de découvrir la lecture.

Comme j’ai essayé de le montrer, un seul livre de ce genre peut être lu à de nombreux niveaux : comme roman picaresque, philosophique, sentimental, comme démonstration de stylisation, chef-d’œuvre de traduction et porte ouverte sur la culture ancienne. Ce que j’ai écrit ici n’est qu’une contribution. Mais peut-être reconnaît-on précisément les livres véritablement vivants à cela : après leur lecture, le monde ne se ferme pas, il ouvre de nouvelles portes.