La Sagesse dans le sang de Flannery O’Connor est un livre étrange — et pas seulement en raison de son intrigue. L’étrangeté imprègne pratiquement tous les niveaux du roman : les personnages, les dialogues, la langue, les obsessions religieuses, les comportements grotesques et les brusques actes de violence. Il s’agit d’une œuvre appartenant au courant appelé Southern Gothic, le gothique du Sud américain — un monde étouffant, déformé, moralement inquiétant, rempli de prédicateurs, d’escrocs, de personnes spirituellement brisées et socialement marginalisées. Ce livre ne m’a pourtant pas convaincu.

Les personnages semblent émerger du brouillard. Le lecteur les découvre déjà jetés dans le tourbillon des événements, mais leurs motivations restent souvent obscures, faiblement ancrées, presque fortuites. Hazel Motes, Asa Hawks, Sabbath Lily, Enoch Emery — pratiquement aucun de ces personnages n’éveille la sympathie. Bien entendu, un personnage littéraire n’a pas besoin d’être sympathique. La grande littérature repose très souvent sur des figures difficiles, repoussantes et moralement ambiguës. Le problème est que, dans La Sagesse dans le sang, je n’ai pas toujours senti que cette surface repoussante dissimulait une nécessité psychologique ou spirituelle suffisamment forte.

L’idée principale du roman est l’Église sans Christ — une construction blasphématoire et paradoxale de Hazel Motes, qui tente de créer une religion antireligieuse. Hazel veut fuir le Christ, mais toute son obsession tourne précisément autour de lui. C’est un concept très puissant. En théorie : excellent. Dans la pratique : pas toujours convaincant à mes yeux. J’avais l’impression que l’autrice me demandait trop souvent de croire en un symbole qu’elle n’enracinait pas suffisamment dans l’expérience vivante du personnage.

J’ai ressenti la même chose devant d’autres scènes : l’aveuglement volontaire, le vol d’un cadavre, la relation sexuelle de Hazel avec Sabbath Lily, les gestes religieux étranges et les impulsions chaotiques d’Enoch. Tout cela devrait former une vision dense et inquiétante de la chute spirituelle. Pourtant, j’ai perçu nombre de ces événements comme arbitraires. Comme si O’Connor disait : « c’est un symbole important », sans toujours parvenir à m’en faire réellement sentir le poids.

Je n’ai aucun problème avec la littérature difficile. Bien au contraire — j’apprécie beaucoup les livres que je ne comprends pas immédiatement, mais dans lesquels je sens le poids du message. Il existe des œuvres auxquelles on souhaite revenir précisément parce qu’elles laissent une insatisfaction, une inquiétude et le sentiment d’une profondeur cachée. La bonne littérature agit souvent avec retard : elle irrite d’abord, revient ensuite, puis ouvre de nouvelles couches. Avec La Sagesse dans le sang, il en va autrement. Ce livre m’a moins intrigué qu’épuisé par son étrangeté. Je n’ai pas éprouvé le besoin d’y revenir. Et non parce que je n’aurais « pas compris les symboles » et que je devrais maintenant reconnaître humblement mon immaturité de lecteur. Je suis très éloigné d’une telle attitude. Lorsqu’un livre demeure incompréhensible, il faut toujours poser aussi une question à propos de l’auteur : a-t-il réellement réussi à transmettre ce qu’il voulait transmettre ? La forme sert-elle le contenu, ou ne fait-elle que produire une aura de profondeur ?

Dans ce contexte, une phrase de V. S. Pritchett tirée de la préface me paraît très importante : « L’autrice ne nous convainc pas par des arguments, mais par la vitalité physique des scènes, par l’enregistrement des voix et de la vie des gens (...). » C’est une remarque juste, car O’Connor n’écrit effectivement pas un roman argumentatif. Elle ne guide pas le lecteur à travers une motivation logiquement ordonnée des personnages. Elle n’explique pas, ne justifie pas, n’expose pas. Elle nous jette plutôt dans un monde de voix, de visages, de gestes, de saleté, de fièvre religieuse et de comportements grotesques. Et c’est précisément ici qu’apparaît mon problème fondamental. Si un roman ne convainc pas par l’argument, il doit convaincre par l’intensité de la vie. Il doit faire en sorte que même les gestes incompréhensibles des personnages possèdent leur nécessité intérieure. Or, dans La Sagesse dans le sang, j’ai souvent ressenti moins la « vitalité physique des scènes » que leur étrangeté. Les personnages parlent, se déplacent, accomplissent des gestes radicaux, mais je n’ai pas toujours eu le sentiment que ces actes découlaient d’une expérience profonde et crédible. Je les ai plus souvent perçus comme des figures disposées dans un théâtre grotesque.

La postface de Lech Budrecki est tout aussi importante. Il y écrit au sujet de la multiplicité des interprétations dans la prose d’O’Connor : « Cette multiplicité résulte des omissions, de l’emploi insistant de l’ellipse et des sous-entendus constants. » Cela explique très bien l’impression de fragmentation laissée par le roman. O’Connor ne psychologise pas là où un autre auteur aurait ajouté plusieurs pages d’explications. Elle laisse un geste, une voix, une impulsion, un acte de violence, une déclaration blasphématoire. Elle ne complète pas. Elle ne clôt pas. Elle n’explique pas. Budrecki ajoute cependant une autre chose très importante : les nouvelles et les romans d’O’Connor ne reposent pas sur un renvoi systématique à une histoire cachée, passée sous silence par l’intrigue, et ne sombrent donc pas dans une littérature fondée sur un « second niveau » secret. Cette observation me paraît essentielle. S’il n’existe pas ici de « second niveau » classique attendant d’être déchiffré, il est inutile de prétendre que chaque étrangeté du roman appartient à un système parfaitement codé. Le non-dit n’est pas toujours profondeur. Il demeure parfois simplement un non-dit.

C’est précisément à cet endroit que ma réaction à O’Connor se sépare de sa méthode. Je comprends que l’autrice construit son monde par les ellipses, les silences et les collisions grotesques, et non par une motivation psychologique transparente. Je comprends également que ses personnages ne sont pas destinés à être « expliqués » au sens réaliste du terme. Mais, en tant que lecteur, je n’ai pas toujours senti que ces lacunes travaillaient en faveur du roman. Trop souvent, j’avais l’impression que le non-dit n’ouvrait pas une profondeur, mais affaiblissait le lien entre moi et le monde représenté.

Le plus grand problème de La Sagesse dans le sang tient peut-être au fait que son monde est déformé dès les premières pages, ce qui rend difficile la perception du processus même de déformation. Si tout le monde est étrange, repoussant et spirituellement déformé, le grotesque cesse de surprendre au bout d’un certain temps. Au lieu d’une inquiétude croissante, une distance apparaît. O’Connor cherche sans doute à secouer le lecteur, mais dans mon cas l’effet fut inverse : à la place du choc est venue la fatigue.

L’étrangeté même de la langue reste également intéressante. O’Connor sait écrire des phrases apparemment simples, mais intérieurement tordues, comme si la réalité avait été légèrement mal assemblée. Un bon exemple est la description d’un tableau représentant un élan debout dans un petit lac : “The look of superiority on this animal’s face was so insufferable to Enoch that, if he hadn’t been afraid of him, he would have done something about it a long time ago.” Enoch se sent humilié par l’expression du museau de l’élan représenté sur le tableau. Cette phrase montre bien l’étrangeté de la langue d’O’Connor : l’image inerte d’un animal est traitée comme un véritable adversaire. On peut évidemment y voir une représentation pertinente de la psyché instable du personnage, mais pour moi il s’agit surtout d’un nouvel exemple d’un grotesque qui exhibe davantage sa propre singularité qu’il n’approfondit réellement le personnage.

Je ne nie pas l’importance de La Sagesse dans le sang. On voit dans ce livre le tempérament très marqué de l’autrice, son imagination religieuse brutale et sa voix singulière. Mais la singularité ne signifie pas toujours la grandeur. Pour moi, le roman d’O’Connor demeure plus étrange que réussi ; plus symptomatique qu’émouvant ; plus bizarre que profond. La Sagesse dans le sang reste donc un livre rempli de phrases puissantes, mais privé de la force qui me pousserait à y revenir.

Je demande pardon pour cette critique assez longue d’un livre pourtant bref, mais Flannery O’Connor attendait depuis longtemps sur ma liste d’autrices à lire. J’avais de grandes attentes à son égard, d’autant qu’elle est estimée et reconnue aux États-Unis — même si, semble-t-il, davantage dans les milieux universitaires que parmi le grand public des lecteurs. Malheureusement, mes attentes se sont heurtées à la réalité ; je me permettrai donc de rester en désaccord avec les milieux intellectuels américains.